«A mon avis, le pardon est une grâce qui vient seulement de Dieu, mais aussi une grâce qu'on peut Lui demander et obtenir, surtout quand on lutte pour être chrétien digne de ce nom, quand on veut aimer sans aucune limite. Alors, pour pardonner il nous faut la grâce, mais d'abord la volonté.»
Le témoignage que vous allez lire, a été donné devant la communauté rwandaise de Belgique, lors des cérémonies de la 13ème commémoration du génocide des tutsis du Rwanda. Bruxelles le 7 Avril 2007.
"On
m'a dit que je suis né le 25 juillet 1981 à Kibeho,
province de Gikongoro dans le Sud du Rwanda. Kibeho est une des régions
les plus évangélisées de notre pays.Tous les
habitants de la région étaient tous catholiques
pratiquants. L'Eglise de Kibeho construite en 1934, faisait partie des
principaux monuments de l'Eglise les mieux construits chez nous.
Lors des massacres des tutsis de 1959, l'Eglise de Kibeho fut l'un
des lieux sûrs et sauveurs, où les tutsis de toutes les
régions environnantes pouvaient se cacher sans aucune crainte de
l'assassin. Raison pour laquelle la plus part des tutsis, avaient
choisi de s'y installer après ces massacres. En 1994,
l'année du génocide, plus de 90% de la population de
Kibeho étaient tutsis.
Mon Père BUGUZI Augustin, directeur de l'Ecole Primaire de
Kibeho et ancien élève des premières écoles
religieuses de Save, était quelqu'un de très
appliqué dans l'Eglise. Il aurait d'ailleurs voulu devenir
prêtre avant de rencontrer ma mère ILIBAGIZA Placidie, qui
elle aussi était enseignante à l'école primaire de
Kibeho. Mes parents m'ont donné le nom de MIHIGO grâce
à mon grand père paternel qui s'appelait ainsi, et le
prénom Kizito, grâce aux premiers martyrs africans de
l'Ouganda.
En 1990, lors de la première attaque du FPR, Kibeho étant
géographiquement mal placé, n'était pas parmi les
régions les plus informées de ce qui se passait de
l'autre coté, en l'occurrence en Ouganda. Le lendemain de
l'attaque, je me réjouissais d'aller raconter à mon
père comment notre pays venait d'être envahi par les
petits animaux appelés Inyenzi Inyangarwanda. Et très
convencu, je lui demandais de tout faire pour que ces animaux, comme
nous disait la radio, n'arrive pas dans notre région.
Mon père qui apparemment était au courant de tout, et comprenait la situation beaucoup plus que moi, changea d'attitude depuis ces jours là. Il devint très calme, très pensif, beaucoup plus spirituel, lui qui allait à la messe chaque dimanche, commença désormais à y aller tous les jours, et nous les enfants, on se demandait pourquoi.
En avril 1994, avant même l'attentat de l'avion, les
habitants de Kibeho étaient tous envahis de peur. Les
écoles étaient fermées depuis quelques semaines,
les étudiants hutus menaçaient leurs collègues
tutsis, les voisins qui habituellement étaient nos amis, ont
brusquement commencé à menacer mon père et ma
mère en leur disant que leurs enfants allaient être
tués à leurs yeux, et que nos vaches aller bientôt
être mangées. Nous les enfants, on y croyait pas. Tous les
gens qui venaient chez nous pour demander à manger et à
boire, et qui tous partaient contents et rassasiés voire ivres,
n'allaient pas, disions-nous, tout oublier d'un seul coup. On pensait
au contraire qu'ils allaient nous protéger de cette guerre qui
se murmurait depuis quelques mois.
Le
7 Avril 1994 le matin, j'ai croisé mon père dans le
couloir de notre maison, et il ne semblait pas avoir dormi. Il avait
les yeux rouges, comme quand il était fâché. Il est
allé faire un tour derrière la maison, et il est revenu
en nous disant : « Venez voir ce qui se passe sur la colline en
face » Toutes les maisons de nos voisins en face, brûlaient
en même temps, et on se demandait qui étaient capables de
brûler ces maisons en même temps car elles étaient
quand même nombreuses. Le feu est venu de maison à maison,
et mon Père nous a ordonné de quitter notre maison sans
rien, et d'aller à l'église de Kibeho, située au
500 mètres de chez nous. Arrivés à l'Eglise, nous
avons été traumatisés par des milliers et des
milliers de personnes, hommes, femmes et enfants venant de toutes les
régions voisines.
L'Eglise était pleine, l'Ecole primaire aussi, et les gens
commençaient à s'installer dans une école
secondaire voisine.
Mon père était parmi les tutsis les plus
recherchés de la région et il avait très peur, moi
je l'ai vu. Il est venu nous trouver à la maison et il nous a
demandé de partir, et d'aller dans une famille amie à
Runyinya, une des communes de Butare. Mon père est resté
avec sa mère qui était très âgée et
qui ne savait plus marcher. Il nous disait que si la situation devenait
trop grave, il allait prendre son vélo, et nous joindre à
Butare. On devait partir à pied, et de préférence
pas par les routes principales. Nous avons pris le chemin de la foret
et nous avons longé la rivière appelé
Uwarunyerera. Après quelques kilomètres avec mes
sœurs, ma mère et mon petit frère dans son dos,
quelques hutus nous ont vu en train de traverser la vallée.
Parmi eux il y avait les enseignants collègues de mes parents,
l'inspecteur d'arrondissement, il y avait aussi l'agronome de la
commune. Ils étaient assis sur les collines autour de nous, je
crois qu'ils attendaient un signal pour aller tuer les gens dans
l'Eglise. Ils nous ont vu et ils sont descendus des collines en criant
: « Ce sont les riches, ce sont les riches, ils ne doivent pas
nous échapper », et nous, nous avons couru dans
différentes directions. Ma maman avait mon petit frère
dans le dos, elle ne savait pas courir. Elle s'est cachée dans
un trou à coté de la rivière, et j'ai
rencontré mes soeurs une à une après quelques
kilomètres dans la foret. A un certain moment nous avons cru que
ma mère avait été tuée.
Ma mère a passé en effet le reste de la journée
dans ce trou, et la nuit aussi. Le lendemain, elle nous a rejoint
à Butare, et nous avons pleuré ensemble.Elle nous dit que
les personnes qui nous poursuivaient ont traîné tout
prêt de ce trou en fouillant partout. Quelques heures
après son arrivée, nous avons vu l'Eglise de Kibeho en
train de brûler, et nous entendions de loin les coups de feu.
C'était la première fois que nous avons entendu le bruit
d'un fusil, et nous nous demandions ce que devenait papa au milieu de
tout cela.
Il nous avait dit que si la situation s'aggravait, il allait prendre
son vélo et nous joindre à Butare. Nous avons
passée toute la nuit tout yeux tout oreilles. On attendait papa
avec son vélo.
Vers les 10h du matin, nous avons entendu « induru » les
cris dans le quartier où on logeait. Après quelques
minutes, c'était les coups de feu. Le bruit des fusils
était tellement proche de la maison qu'on croyait l'entendre
dans nos cœurs. Tout le monde tremblait. Maman nous demandait
tous de prier, mais on n'y arrivait pas. Personne ne pouvait se
concentrer. On prenait les chapelets en main, mais on en faisait rien.
On a décidé de quitter la maison en courant. Moi j'ai
pris la radio, mes sœurs ont pris les habits, les autres ont pris
la vaisselle, et tout ce qui pouvait être portable, mais je vous
jure que personne n'a couru plus de 500 mètres avec. Il y avait
un très long fil des hutus qui nous demandaient l'argent, tout
ce que nous avions, ou alors, nous tuer. Il y avait aussi quelques twa
avec eux. Quelques dizaine de tutsi de ce village, sont morts en ce
moment là.
Après avoir donné tout ce que nous avions, ils nous ont
conduit au centre de Karama, toujours en province de Butare, et ils
nous ont dit que les massacres étaient finis. Nous avons failli
y croire car on a passé près de deux semaines dans ce
centre, on était beaucoup de milliers dans ce centre et on
attendait qu'ils viennent nous tuer, mais je crois qu'ils avaient peur
parce qu'on était très nombreux. Pendant la nuit, on
était attaqués par des petits groupes des hutus
armés mais à chaque fois on les combattait, et on les
chassait. Moi et ma famille nous dormions dans une salle paroissiale,
entre l'Eglise et l'Ecole. On était tellement nombreux dans
cette salle, que quelques fois je préférais aller dormir
dehors malgré le danger.
Les gens dormaient au dessus des autres, on dirait les sacs de charbons … Quand on voulait sortir pendant la nuit, on marchait au dessus des gens. Un enfant a voulu aller faire pipi, on lui a dit de marcher sur les gens, et d'aller faire pipi à travers la fenêtre, et il est revenu en morceau. On lui a lancé une grenade à travers la fenêtre. Les gens qui dormaient à coté de la fenêtre, ont été tous blessés. Moi je n'ai rien su, parce que j'étais en dessous. J'étais étouffé, je ne pouvais pas respirer, mais, au moins j'ai été sauvé de ce danger.
Nous avons passé une dizaine de jour à ce centre
paroissiale de Karama, et le 19 Avril, c'était le jour qu'on
attendait.
Toute l'armée de la province de Butare je crois, toute la
police, toute la gendarmerie, sont tous venus nous bombarder. Ils
lançaient les bombes et les grenades dans les sales, et pendant
qu'on criait en essayant de prendre les blessés et en regardant
si quelqu'un de la famille avait été touché, les
interahamwes entraient dans les sales pour couper les têtes des
gens. Chaque personne qui sortait était directement
fusillée par les soldats qui étaient dehors. Un homme
très courageux appelé Ildefonse, ordonna tous les hommes
qui étaient dans notre salle de sortir et de mourir en
combattant. Seuls les femmes et les enfants devions rester dans la
salle. Ildefonse est sorti premier et sa tête a explosé
juste devant la porte, et le sang nous a rejoint en l'intérieur
de la salle. Les Interahamwe sont entrés dans notre salle, ils
ont coupé les gens, ils ont coupé tout le monde, mais pas
moi, ni ma mère, ni mes sœurs. On était très
salle, tout le monde était très salle, imbibé dans
le sang, je pense qu'ils n'arrivaient plus à distinguer les
vivant des morts et des blessés.
Dans
la salle j'étais avec mes quatre sœurs, ma mère et
mon petit frère. Personne n'a été coupé
pendant les trois heures de massacres, de midi à 15h. Nous
considérons cela comme un véritable miracle de Dieu. A
15h, ils ont dit qu'ils n'avaient plus de balles. Tous les soldats sont
partis, et seuls les miliciens sont restés avec leurs machettes
et gourdins. Nous nous sommes décidé de sortir, on se
disait qu'ils allaient nous couper avec les machettes et nous frapper
avec leurs gourdins, mais qu'à un certain moment, ils allaient
être fatigués.
C'est comme ça que ça s'est passé. On est sorti au milieu de machettes. Le sang partout, on coupait celui qu'on voulait, moi je courait en marchant au dessus des morts et des blessés, où est ma mère je n'en sait rien, où sont mes sœurs ? A savoir plus tard, seule ma vie comptait. J'ai marché au dessus de quelqu'un qui n'avait plus de jambes. Il avait la hanche, les bras et la tête, mais pas les jambes. Il m'a dit : Stp ne marche pas au dessus de moi. Je l'ai regardé et j'ai continué à courir mais cette fois ci en pleurant.
Je ne savais pas quoi faire, je ne savais pas où aller, je
ne comprenais pas bien ce qui se passait dans le monde. Je croyais que
c'était le monde entier qui vivait la même situation.
J'ignorais que cela était possible, et surtout aussi
brusquement.
Je me suis donc séparé de ma famille, et j'ai suivi un
groupe des tutsis qui couraient. On a couru, ils disaient qu'on allait
au Burundi, mais personne d'entre nous ne connaissait le chemin. On a
traversé les vallées, on courait, on arrivait dans une
vallée où les hutus nous attendaient avec leurs armes,
ils tuaient, et si tu avais quelque chose à leur donner, ils
pouvaient te laisser partir en te disant que tu allais te faire avoir
devant.
C'était juste, à chaque cent mètres on trouvait un groupe qui nous attendait. On a quitté Karama on était un groupe de 500 personnes environs, on est arrivé à Nyakizu, la commune voisine, on était plus qu'une dizaine. Dans la vallée de Nyakizu, c'était le matin du jour suivant, j'ai rencontré les gens que je connaissais.
J'étais enfant de chœur dans l'église de
Kibeho, je servais les prêtres pendant la messe tous les matins.
Dans la vallée de Nyakizu, très tôt le matin, j'ai
rencontré un groupe des hutus parmi eux, il y avait un
prêtre que je servais tous les jours à Kibeho. Il a dit :
Ce garçon je le connais, il est de Kibeho, on a
déjà tué son père, il est le plus beau qui
nous reste. Un soldat qui était avec lui a dit : « Il
faudra le tuer comme dessert alors ». On m'a ordonné de
m'asseoir là à coté d'une rivière, en
attendant qu'ils finissent le groupe avec lequel j'étais, pour
enfin me tuer comme dessert. J'étais assis avec une vieille
femme, elle aussi devait être tué comme dessert. Ils ont
tué tout le groupe avec lequel j'étais, sauf deux filles
qui devaient rentrer avec eux, disaient-ils.
Quelques minutes après, un grand groupe des tutsi est
arrivé, il y avait ma mère et ma sœur dedans, je
les ai vus. Parmi eux il y avait un homme qui avait encore un peu
d'argent. Il les suppliait en disant : Svp, ne me tuez pas je vais tout
vous donner. Ils étaient tous distraits par cet homme, et moi
j'ai couru sur la montagne, et en montant le soldat à
tiré, mais aucune balle ne m'a touché. Actuellement je
vois cela dans les films d'actions.
J'ai fait trois jours et trois nuits à pied, pour arriver au
Burundi, tout comme les autres tutsis venant de Karama. Arrivé
au Burundi c'était un autre combat qui commençait :
Pleurer, chercher comment vivre seul sans rien, chercher et retrouver
les miens qui seraient toujours vivants, et tout cela seul.
Le HCR était la seule personne qui pouvait m'aider, mais il
était trop surchargé pour ça.
Deux semaines après mon arrivée au Burundi, j'ai
retrouvé la première personne de ma famille : Ma
mère avec mon petit frère qui n'avait pas encore un an.
Ils étaient emmenés dans un autre camp de
réfugiés qui étaient à quelques
kilomètres du mien. J'y suis allée, je les ai
retrouvés et je suis resté avec eux. Quelques jours plus
tard, quelqu'un m'a dit qu'il aurait vu ma sœur à Matongo,
un autre camp de réfugiés de l'autre coté du
Burundi. J'y suis allée, deux jours à pied, et j'ai
retrouvé Consolée ma sœur aînée. On a
pris le camion du HCR et on est revenu à Mureke pour joindre
maman et mon frère.
Le lendemain j'ai appris que mes deux petites sœurs venait d'arriver à Mparamirundi, un camp de réfugiés tout près de la frontière, je les ai retrouvées, et elles aussi ont vécu des choses croyez moi. Seulement je ne sais pas si elles sont prêtes à les raconter. J'ai retrouvé tous les membres de ma famille de cette façon, à part mon père bien sur. Je rencontrais les gens qui étaient à Kibeho lors du bombardement de l'Eglise, et ils me disaient que lui a été tué à part, par un groupe des hutus dirigé par un Médecin de Kibeho, un docteur appelé MUTAZIHANA.
Mutazihana avait une fille qui était une très grande amie à moi. On étudiait ensemble à l'école primaire de Kibeho. On m'a dit que c'est son père qui a tué le mien, et j'ai senti tout l'amour que j'avais pour elle, se transformer en terrible haine. J'ai détesté tous les hutus, et toutes les personnes de parents mixtes.
Quand j'étais au Burundi, j'étais capable de tuer aussi, je crois. J'ai voulu entrer dans l'armée du FPR pour venger mon Père, mais j'étais trop petit, on n'acceptait pas les garçons de 12 ans. Je traînais avec les soldats burundais, je leur racontais ce que j'avais vécu, et je leur parlais de mon projet de venger mon père. Ils me soutenaient ces soldats, figurez vous. Je leur demandais de m'apprendre comment utiliser la baïonnette, la grenade et le fusil. Ils me l'ont appris.
Je me disais que si jamais le FPR prenait le pouvoir, il y aurait
plus de hutu dans notre pays, tout comme les enfants qui ont les
parents mixtes. Je les détestais aussi. Je ne faisais plus
confiance aux gens, et j'étais devenu très
méchant. Heureusement que j'étais au Burundi, si j'avais
pu être au Rwanda en ce moment là, j'aurais tué
beaucoup de gens. J'en ai tué beaucoup d'ailleurs dans mes
pensés. Je demande pardon à Dieu pour ce sentiment de
haine et de vengeance que j'ai eu en ce moment là.
Juillet 1994, le FPR a libéré le pays, et nous sommes
rentrés. Il n'y avait pas beaucoup de hutus dans le pays
à l'époque, heureusement d'ailleurs. J'étais cette
fois-là préoccupé par la recherche d'une belle
maison à Kigali, pour mettre ma famille dedans et après
aller dans l'armée du FPR. J'ai essayé d'entrer en
Armée par le camp de Gashora au Bugesera, le seul camp militaire
qui acceptait encore les enfants (Kadogo), et j'y ai rencontré
mon oncle qui était dans l'armée depuis longtemps, il m'a
donné dix coups de bâtons sur mes fesses et m'a
obligé de retourner chez moi. Je suis retourné dans ma
famille, fâché, de Bugesera à Kigali à pied.
Quelques mois après, les écoles ont repris à
Kigali, j'ai fini ma sixième année mais, j'avais une
haine trop grande pour les enfants hutus. Un enfant hutu me parlait, et
je le frappais. J'ai frappé beaucoup d'enfants comme ça,
innocemment.
Après ma sixième année primaire en 1995, j'ai fait
l'examen d'entrée au Petit Séminaire de Butare, un
collège qui forme les futurs prêtres. J'avais
juré à mon père d'entrer dans cette école,
et lui m'avait dit que c'était l'école la plus
sérieuse. J'ai réussi l'examen d'entrée et je suis
parti au Séminaire. Je n'avais pas de vision de devenir
prêtre en ce moment là, j'y allais juste parce que
c'était une école préférée de mon
Père et que je devais me souvenir de ses choix pour moi. Sinon
j'avais la haine pour tout ce qui est les prêtre et l'Eglise.
Arrivé au Séminaire, je suis tombé amoureux de
deux choses aujourd'hui indispensables dans ma vie: LA MUSIQUE SACREE
et le KARATE. J'étais emporté par les compositions de la
Chorale de Kigali interprétées par les
séminaristes, et en dehors de l'école je me
réjouissais à faire du Karaté avec l'équipe
de l'école.
On avait la messe tous les matins et moi ma prière quotidienne
pendant que le prêtre élevait le pain et le vin,
était : « Seigneur, fais de moi un grand compositeur, fais
de moi un grand chanteur de ta louange.
Aide-moi à te célébrer et à être
célèbre dans ce domaine sacré, fait de moi
quelqu'un de très fort dans le chant liturgique, et que tout le
Rwanda puisse se servir de mes compositions. Seigneur, fais que mes
compositions puissent bouleverser les cœurs de tous les rwandais,
comme ces chants des séminaristes ont bouleversés ma vie.
Fais que mes chants me valent ton Amour Seigneur et celui des hommes
» Puis je disais à Dieu : « Seigneur, aide moi
à devenir un grand Karateka, que je puisse être le
capitaine de l'équipe de l'école un jour »
Pendant ma première année au séminaire j'ai
composé plus de 50 compositions, et certaines se chantaient
déjà au séminaire. En deuxième
année, étant organiste de la chapelle du
séminaire, j'ai fondé la chorale Mélomane, chorale
permanente de l'Ecole. Avec une centaine de mes compositions, la
chorale mélomane fut première dans des
compétitions nationales des chorales.
Dans cette chorale, il y avait le fils de l'Inspecteur d'arrondissement de Kibeho et le fils de l'agronome de Kibeho, les hommes qui voulaient nous tuer le 7 avril. Je leur apprenais à chanter tous les jours. Je vous le dis sincèrement, ces deux visages qui étaient tous les jours devant moi, dans ma chorale, m'ont beaucoup aidé à accepter beaucoup de choses dans ma vie. Ils m'ont beaucoup appris qu'on pouvait renoncer à la haine afin de pouvoir bien chanter pour Dieu.
Ils m'ont aidé à anéantir ce sentiment amer qui
colonisait mon âme depuis quelques années. Ces deux
garçons ne le savent pas mais par eux, j'ai appris à
pardonner, j'ai pardonné et je me sens plus heureux, plus
tranquille, plus libre et surtout, plus proche de Dieu. Pardonner c'est
à mon avis une grâce qui vient de Dieu tout seul, mais
aussi une grâce qu'on peut demander et obtenir surtout quand on
lutte pour être chrétien digne de ce nom, bref quand on
veut aimer sans aucune limite.
Ils savaient chanter ces deux garçons, et moi je ne voulais pas
me débarrasser d'eux. L'un d'entre eux est devenu finalement mon
successeur, il a dirigé cette chorale après mon
départ du Séminaire.
En 1997, dans une recollection au séminaire, je me suis souvenu, que quand j'étais au chemin vers le Burundi, j'avais promis à Dieu que si je n'étais pas mort, je n'allais plus pécher et j'allais consacrer toute ma vie à faire quelque chose qui Lui rendra gloire pendant toute ma vie. C'est donc en 1997 que j'ai pris la décision de me consacrer entièrement à la composition, à l'interprétation des chants liturgiques et à l'orgue, bref à devenir artiste de Dieu.
J'ai ensuite composé plus de 380 compositions qui se
chantent partout dans les paroisses du Rwanda. J'ai grâce
à Dieu réussi plusieurs concours nationaux, dont celui de
l'hymne national actuel de notre pays. Je remercie infiniment notre
patrie, le Président de la République et son gouvernement
qui ont reconnu ma vie entant qu'artiste, et m'ont donné la
chance de venir approfondir mes connaissances aux Conservatoires de
Musique d'Europe. C'est une expérience artistique incomparable
pour moi. C'est un autre monde différent du séminaire
mais dans lequel on doit aussi se chercher et se retrouver entant
qu'artiste de Dieu.
J'ai toujours voulu savoir si le Docteur MUTAZIHANA qui avait
dirigé le groupe assassin de mon père était
emprisonné. En 2003 j'étais ici en Europe, et j'ai appris
que cet homme était en prison de Gikongoro, lui et sa femme.
J'ai en ce moment là pensé à leur fille qui
était ma meilleure amie à l'Ecole primaire. Quand je suis
allé au Rwanda en 2004, je l'ai difficilement retrouvée,
on a mangé ensemble et je lui ai dit que je sais que ses parents
ont tué mon père, que je savais qu'ils étaient en
prison, mais que la fille ne doit pas avoir honte envers moi. Je lui
disais qu'elle devait se souvenir non seulement de ce qu'on a
vécu à cause de ses parents, mais aussi et surtout de
notre relation à l'école primaire. Je lui ai dit que
même si on a tué les corps de nos parents, frères
et sœurs, leurs ames, dont nous qui sommes toujours en vie, n'ont
pas été tués.
Je lui disais que j'aimerais reprendre contact avec elle, et l'aider si je le pouvais.
Elle n'était pas à l'aise, elle n'a pas pu manger, elle
était là devant moi, assise de profil, en train de
m'écouter très silencieusement. Elle me disait qu'elle
trouvait tout cela trop gentil et incroyablement bon, mais qu'elle
n'arrivait pas à y croire. « Ibyo byose ndabyumva kandi
ndabyemera, ndabigushimiye. Ariko simbasha kubyakira » Je crois
qu'elle ne m'a pas cru en ce moment là. Sincerement je peux la
comprendre. Quatre ans après, j'ai eu encore une fois en moi, un
appel très profond, d'aller chercher cette fille et de confirmer
ma démarche envers elle. Je me disais qu'il était encore
une fois de mon devoir entant que chrétien de lui prouver la
sincérité de ma démarche, et de l'aider à
avoir confiance en moi. J'ai donc fait encore fois, une démarche
de la retrouver. Par la grâce de Dieu, cette fois-ci, Fifi a
accepté de reconstruire une relation avec moi. J'ai surtout
été content de constater qu'elle a compris le sens
chrétien de ma démarche envers elle, (de pardon et de
miséricorde), et j'ai été très heureux de
voir qu'elle était prête à témoigner de Dieu
à travers notre relation. Elle est ma meilleure amie
aujourd'hui, et pour cela je bénirai le Seigneur en tout temps.
Je ferais tout ce que je peux pour que par notre relation, les gens
puissent comprendre que le pardon est tout à fait possible,
grâce à Dieu, par Lui, avec Lui et en Lui.
De tout coeur, je remercie Fifi d'avoir accepté de reconstruire avec moi cette relation plus solide que jamais.
Aujourd'hui je suis étudiant au Conservatoire de Musique de
Paris. Je remercie Dieu de m'avoir donner la chance de pouvoir lui
être reconnaissant dans mes compositions.
Je peux dire que les prêtres m'ont beaucoup déçu,
ils ont voulu que je meure alors qu'on donnait l'offrande ensemble
chaque matin. Mais ils ne peuvent pas me faire oublier mon Dieu et les
promesses que je lui ai faites durant ma propre vie. Mon Dieu m'a
permis de devenir compositeur, et aujourd'hui j'ai plus de 380 chants
liturgiques qui parlent de Dieu, et qu'on chante pour Lui partout dans
les paroisses du Rwanda. Il m'a aussi donné le Karaté que
j'avais demandé.
Tous les gens qui m'aiment et qui souhaitent m'aider à faire
quelque chose dans ma vie, je leur demande toujours de m'aider à
chanter davantage pour Dieu. Merci à mes parents, à
l'Eglise, au gouvernement Rwandais, au président Kagame, merci
à tous les gens qui m'ont soutenu tout au long de ce voyage que
je fais depuis plus de dix ans, entant qu'artiste de Dieu.
Que Dieu qui les accueille dans son Saint Royaume, se souvienne de nous
qui faisons toujours ce long chemin : La vie sur la terre. Amen
------------------------------------------------------------------------------------------
Quelques jours après ce témoignage, Kizito a écrit:
"Je ne témoigne ni pour les uns ni pour les autres, ni contre les uns ni contre les autres. Mon témoignage a un seul but, celui de dire qu'avec le Christ, l'Amour a vaincu la haine, que malgré le mal qui habite le monde depuis la création, grâce à Dieu nous menons une vie d'ésperance. Ce témoignage est juste pour dire qu'en Jesus Christ, la vie triomphe toujours sur la mort"
Kizito MIHIGO